Une cabane qu'on appelle carrelet

Indissociables des paysages de la Charente-Maritime,
les carrelets, ou pontons, sont apparus dans leur forme actuelle au cours des années trente.
Des petites cabanes de pêche qui se transmettent pour certaines de génération en génération.

Se laisser bercer par le bruit des vagues à marée montante et descendante, piaffer à l’arrivée des poissons, crabes ou crevettes qui veulent bien se laisser attraper par le filet, la pêche au carrelet c’est l’école de la patience. D’avril à septembre, les Charentais sont nombreux à se rendre sur leurs pontons, pour une journée, voire un week-end.
Sommairement aménagés, avec souvent une simple tôle en guise de toiture, les carrelets, symboles de liberté d’une pêche en mer qui se fait pourtant à quai, constituent l’emblème du littoral Charentais. Présents également sur les rivages de la Gironde, de la Dordogne, de la Garonne, de la Charente et bien sûr tout au long des plus de 450 km de côtes charentaises, notamment autour des quatre îles de la Charente-Maritime, on en dénombre au total plus de 1 000.

Si les carrelets tels que nous les connaissons aujourd’hui datent des années 30, il existait depuis plusieurs siècles une pêche avec un filet du nom éponyme, dénomination apparue au XVIIe. De là vient le nom donné aujourd’hui aux pontons. A l’origine, ce filet était utilisé à bord de petites embarcations, fixé à l’arrière du bateau avec un montant de bois. Puis, progressivement, les pêcheurs se sont mis à l’utiliser à terre.  D’ailleurs, les premiers échafaudages sommaires répertoriés font leur apparition à Saint-Palais-sur-Mer (près de Royan) au XVIIe siècle. A la fin de la Première Guerre mondiale, les échafaudages rudimentaires et la pêche au simple bâton, qui utilisent tous deux comme filet de pêche le carrelet, sont modernisés ou abandonnés.

Désormais, des massifs pieux en bois sont enfoncés dans la vase jusqu’à 2 mètres de profondeur et des planches font leur apparition. Puis, les planchers s’élargissent ainsi que le filet. Ce dernier, devenu plus lourd à manoeuvrer, on installe alors un treuil avec une manivelle pour le remonter à une main. Pour terminer cette transformation, la pêche étant longue, entre 3 et 6 heures, les pêcheurs finissent par ajouter un cabanon sur leurs plate-formes. Le carrelet moderne est né ! La philosophie d’une pêche de la lenteur vient également d’apparaître. « Remonter le filet demeure une surprise. Il ne faut pas s’attendre à une pêche miraculeuse, même si on en rêve, car on ne sait jamais ce qu’il va y avoir dans le filet. Alors on se dit à chaque fois que le prochain coup de treuil sera meilleur que le précédent », confie Yves Guibert, propriétaire d’un ponton. Un état d’esprit qui s’est accentué au cours des décennies.


Un filet surprise
En effet, dès les années 30, à côté des modestes carrelets qui servent véritablement à la pêche, une seconde catégorie fait son apparition : ceux appartenant à de riches propriétaires de résidences secondaires. Ces pontons deviennent alors de véritables annexes. Aujourd’hui encore, cette dichotomie est perceptible. Il y a ceux qui se transmettent le ponton de génération en génération et ceux qui l’achètent juste pour y passer quelques moments agréables dans l’année. Un carrelet entièrement aménagé peut coûter jusqu’à 25 000 euros.
Cette passion de la pêche, la famille Guibert la cultive. « J’ai acheté mon premier carrelet en 1970, se souvient Yves, le père. J’y ai toujours emmené mes enfants, ma famille, des amis. » D’avril à fin septembre, il y vient presque chaque week-end. Son fils, Didier, la trentaine, perpétue la tradition en y emmenant lui aussi ses enfants. « En règle générale, on vient ici pour une pêche qui dure six heures. Les trois dernières heures de la marée montante et les trois premières heures de la marée descendante, raconte le fils.
On a le temps de discuter, de lire, de faire quelques réparations, de papoter avec les voisins ou les passants, de regarder la mer. » L’art de la lenteur, vous a-t-on dit.

 

Croquettes pour chien
Mais si la pêche au carrelet, embarquée ou non, est une tradition, cette pratique a pourtant failli disparaître. En 1991, Bruxelles, qui souhaite une protection plus accrue du littoral, impose par conséquent l’interdiction de la pêche au carrelet embarqué. Des élus et des passionnés s’y opposent, arguant que cette pratique de loisir est essentiellement saisonnière, et donc, qu’elle a un impact très faible sur les ressources halieutiques. Une bataille qui ne sera gagnée qu’en novembre 1999.
En 1993, autre attaque contre le patrimoine Charentais. Cette fois, l’Union européenne demande la suppression pure et simple des pontons. Michel Crépeau, ancien maire de La Rochelle (1971 à 1999), plusieurs fois ministre, monte au créneau. Les pontons sont sauvés. Mais au fait, on parle, on parle, certes, on a bien compris que l’on prend son temps sur ces rivages, que personne ne vit de cette pêche, mais justement que remonte-t-on dans les filets ? « Un peu de tout, des crabes, des crevettes, des boucs, des soles, des plies et des meuils, c’est-à-dire des mulets »,
répondent en coeur Yves et Didier Guibert. Leur petit truc pour appâter tout ça ? « On met au fond du filet des croquettes pour chien. »

Martin a failli tout détruire

En quinze ans, les carrelets ont subi les assauts de la nature par troisfois : en 1996, en 1999 avec Martin, puis la tempête Xynthia en février 2010. Beaucoup de pontons ont définitivement sombré. Ce patrimoine des carrelets, les Charentais y sont attaché. Mais mère nature aime bien mettre son grain de sel quand on ne l’attend pas. En 15 ans, de 1996 à 2010, trois tempêtes ont déferlé sur les côtes. La première alerte sur leur fragilité est arrivée en 1996. Depuis l’apparition des carrelets modernes dans les années 30, aucune bourrasque sérieuse ne les avait mis à l’épreuve. Le coup de vent de 1996 a facilement mis à terre nombre de pontons rendus fragiles par le temps.

 

300 cabanes touchées en 1996

Environ 150 d’entre eux ont été détruits et presque 200 ont nécessité de sérieuses consolidations. Tout juste remis de ce désastre, la tempête Martin frappe la côte ouest de la France le 27 décembre 1999. Si 1996 fût un uppercut, Martin a mis KO ce patrimoine Charentais. Avec des vents à 200 km/h et des pointes à 240, quasiment tous les carrelets ont été touchés. De la Charente-Maritime à la Gironde, seulement vingt-et-un carrelets sont restés

debout. Certains croyaient alors être définitivement débarrassés de ces cabanes en bois. C’était sans compter sur les associations de défense des carrelets et le soutien des élus locaux. Département, Etat et Région ont décidé d’octroyer à chaque propriétaire 2 500 €. Un soutien conséquent même si le coût total d’un carrelet avoisine les 25 000 €. Si une majorité a été reconstruite, certains propriétaires, découragés ou par manque d’argent, ont laissé à l’abandon leur cabane.
Le déchaînement des flots oublié, les pêcheurs pouvaient sereinement profiter du soleil, de la mer et de leur ponton. Oublié ? Pas si vite ! Xynthia frappe à son tour le 27 février 2010. C’est une tempête moins forte, avec des vents de 130 km/h, mais qui a fait plus de morts, douze en Charente-Maritime, contre cinq en 1999. Pour les pontons en revanche, si ce fut une épreuve, les consolidations réalisées onze ans plus tôt ne furent pas vaines. Mais jusqu’à quand ? Présents depuis presque un siècle sur les côtes et aux abords de quelques rivières de Charente-Martime, de Charente et de Gironde, ces simples cabanes en bois posées sur l’eau semblent vouloir défier le temps pour l’éternité. Certes, les cabanes sont de moins en moins nombreuses, mais comme Paris a sa Tour Eiffel, Marseille Notre-Dame-de-la-Garde ou Nîmes ses arènes antiques, les propiétaires de pontons et les défenseurs du patrimoine veulent conserver leurs carrelets à jamais.